Nov 27 2012

Le courant rattachiste existe depuis 1789 !

L’Histoire du mouvement rattachiste de 1789 à aujourd’hui.

La révolution française de 1789 marque le véritable début du courant rattachiste.
Le 9 août 1789, soit moins d’un mois après la prise de la Bastille à Paris, Laurent-François Dethier, bourgmestre de Theux, dans la région de Verviers, convoque à Polleur un Congrès pour mettre fin aux abus du pouvoir épiscopal et reconquérir les anciennes libertés supprimées au cours du 17ème siècle. Il en résultera la célèbre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 16 septembre, de peu postérieure à la Déclaration adoptée par la France et même plus radicale par certains aspects…
Son article 1er précise :
« Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.
Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
Un peu plus tard, l’assemblée de Spa et de Theux prononceront les « Vœux solennels pour la Liberté et l’Égalité des hommes, pour la Souveraineté du peuple et pour le rattachement à la France ». Notons que le Pays de Liège votera également son rattachement à la République française le 17 février 1793.
Malheureusement, les troupes révolutionnaires qui entrent sur notre territoire pour repousser les Autrichiens se comporteront ensuite davantage en occupants qu’en frères d’armes et d’idéaux républicains. Ceci dit, nous devons au régime français un Code civil qui était moderne pour l’époque, le découpage de l’actuelle Belgique en provinces et une administration performante et novatrice qui devait jeter les bases de l’organisation du futur État belge.

En 1814, il existe un dénommé « parti français » qui ne voit pas d’un bon œil le passage de leur région sous le contrôle des Pays-Bas, néerlandophone, à majorité protestante et gouvernée par un autocrate obtu. L’épopée napoléonienne est encore dans les esprits de nombreux hauts cadres belges du régime français et d’anciens officiers de la Grande Armée.

Dès le coup d’État de Napoléon 1er, mais surtout après son sacre, de nombreux révolutionnaires trouveront refuge à Bruxelles et animeront la vie intellectuelle et politique de la capitale. A la restauration des Bourbons, après Waterloo, les régicides sont proscrits. Ils s’exilent également à Bruxelles, la grande ville francophone la plus proche de la France. Citons Cambacérès, l’auteur du Code Civil de Napoléon, Prieur de la Marne, le peintre Louis David, etc. Nombre d’entre eux seront très actifs dans les Loges bruxelloises, principalement aux Amis Philanthropes, vivier pour l’époque de l’opposition intellectuelle active au régime hollandais.
Ils joueront un rôle majeur dans la préparation de la Révolution de 1830.
Par exemple, Constantin Rodenbach, ancien Vénérable de la seule Loge brugeoise de l’époque, La Réunion des Amis du Nord, organisera le « Banquet des Patriotes » en 1829 pour protester fermement contre le monopole de l’enseignement officiel, c’est-à-dire religieux, et le régime autoritaire du roi des Pays-Bas Guillaume 1er.
La révolution de 1830 suit de quelques semaines les Trois Glorieuses de juillet 1830 qui avaient aboli la monarchie absolue de Charles X. Il est certain que des Belges et des Français aux idéaux communs se sont concertés pour réussir le renversement du régime hollandais.
Avec l’aide de nombreux Carbonari réfugiés en Belgique et de simples patriotes belges venus de tous les horizons.
Mais aussi des militaires français chevronnés comme les généraux Emile Melinnet et Charles Niellon.

Plusieurs constituants étaient de farouches républicains ou gardaient la nostalgie du régime français pour avoir servi sous l’Empire dans l’Administration ou dans la Grande Armée. Le Congrès national, formé de l’élite aussi bien flamande que francophone de nos contrées, offrirent d’abord la couronne à Louis-Philippe en personne puis au jeune duc de Nemours, Dauphin de France, ce qui représentait un rattachement à la France à peine déguisé. Pour éviter des problèmes diplomatiques avec son puissant voisin anglais, la proposition fut poliment rejetée. Le troisième choix du Congrès se porta sur le duc de Leuchtenberg, le petit-fils de Joséphine de Beauharnais et donc par alliance de Napoléon. Chose peu connue, une délégation du Congrès, hors de toute élection, avait initialement proposé la présidence d’une République de Belgique ou une couronne de Grand-Duc (!) au Marquis de Lafayette (illustration), qui s’estima trop âgé pour accepter l’offre. Bel exemple de sagesse : il devait mourir quatre ans après la Révolution belge à l’âge plus que respectable pour l’époque de 79 ans. Il existait donc également au sein du Congrès national une forte tendance républicaine qui s’autocensura rapidement dans la mesure où ce type de régime était très mal vu dans une Europe gouvernée par des monarques. Parmi les principaux activistes rattachistes, on retrouve Alexandre Gendebien, Constantin Rodenbach, Charles de Brouckère, Charles Rogier, Goswin de Stassart, futur Grand Maître du Grand Orient de Belgique et même le régent Surlet de Chockier ! Inutile de préciser que la puissante église catholique était farouchement opposée à cette solution pragmatique à cause de l’esprit anticlérical et laïque qui continuait à régner en France malgré le retour de la monarchie.
Par défaut et sous la pression de l’Angleterre, c’est finalement, un prince d’origine allemande qui montera sur le trône de Belgique.

On dit souvent que c’est l’État belge qui a créé le mouvement flamand et sa volonté d’autonomie maximale, un sentiment qui avait disparu depuis les guerres de religion à la période espagnole. En effet, l’État belge, à l’exemple de la France, tenta, mais trop mollement, d’imposer le français dans TOUT le pays sur le modèle centralisateur jacobin de l’époque. Les populations rurales flamande et wallonne, comme les Bretons, ne pratiquaient alors que des patois, au mieux des dialectes parfois incompréhensibles d’un beffroi à l’autre. De son côté, Léopold Ier lui-même encouragea le mouvement flamand pour éloigner un peu plus la Belgique de la France. En 1837, il prendra ses distances à l’égard de la Franc-Maçonnerie, qui l’avait pourtant soutenu dès le début de son règne, après l’excommunication de cette institution, jugée trop francophile et laïque, décrétée par l’Archevêque de Malines.
Ajoutons que la plupart des grands mythes mis en avant par le jeune État belge s’appuyait pour l’essentiel sur l’Histoire de la Flandre en négligeant celle de la Belgique romane.

Les exilés du coup d’État de Napoléon III en 1851 et les communards proscrits de 1871 ranimeront toutefois les contacts franco-belges avec nos élites. On songe bien sûr à la présence de Victor Hugo à Bruxelles, mais à bien d’autres comme Émile Deschanel qui sont moins connus du grand public.

Un fait interpellant en soi : la reconnaissance officielle du néerlandais ne sera votée qu’en 1898 après l’uniformisation relative du néerlandais connue sous le nom d’A.B.N (néerlandais académique).

Avant la structuration politique du courant rattachiste, les sentiments pro-français se réactivent durant la guerre 14-18, principalement à cause de la collaboration active du mouvement flamand avec l’occupant allemand qui avait perpétré de nombreux massacres en Wallonie. Citons pour mémoire Auvelais, Andenne, Dinant et Charleroi.
Pour l’anecdote qui n’en est pas une, un « Conseil de Flandre », encouragé par les Allemands, proclama l’indépendance le 22 décembre 1917 et géra la Flandre et Bruxelles de façon quasi autonome jusqu’à la victoire des Alliés. La Wallonie francophile était quant à elle devenue un simple satellite de l’industrie allemande avec Namur comme capitale administrative.
Cette situation fera dire dans le style oratoire de l’époque à l’illustre Charles Magnette (rien à voir avec l’autre), futur Président du Sénat :

« Il est intolérable que 4 millions et demi de Flamands vont décider du sort de 3 millions de Wallons. Plutôt que de vivre sous le joug des Flamands, plutôt qu’une culture et une langue qui ne sont pas les nôtres, les Wallons rejoindront un espace où les poussent des affinités de race, de langue et de mœurs : à la France »

En 1912, le mouvement wallon sous l’impulsion de Jules Destrée n’avait-il pas adopté comme symbole un « coq hardi » qui rappelait évidemment le coq de la République française ?

Dans l’entre-deux guerres, la montée du VNV et du Verdinaso et leurs sympathies pour l’Allemagne nazie, mais aussi l’aile flamande du puissant parti catholique et une partie du P.O.B., l’actuel Parti Socialiste, sous l’influence de l’Anversois social-fasciste Henri De Man, pousseront le gouvernement à rompre en 1936 son alliance militaire avec l’Angleterre et la France pour affirmer une neutralité bien dérisoire face à la voracité d’Hitler. Le mot d’ordre flamingant est le suivant : « Los van Frankrijk ! », ce qui signifie « Détachons-nous de la France ! ». Le mouvement wallon n’apprécie pas cette neutralité qui oblige la Belgique à organiser la défense de sa frontière avec la France, l’allié secourable de 1914 ! Le monument de l’Aigle blessé à Waterloo rassemble à de nombreuses reprises des dizaines de milliers de personnes qui proclament leur solidarité avec la France du Front populaire.

Après la seconde guerre mondiale, qui a vu le mouvement flamand largement collaborer avec le régime nazi dans l’espoir d’une hypothétique indépendance de leur région et le mouvement wallon se rallier en grande partie à la résistance menée depuis Londres par le général de Gaulle, tout ce qui compte d’important et d’influent en Wallonie organise à Liège en 1945 un Congrès « national » wallon destiné à se prononcer sur l’avenir de leur région.
Il y a là un millier de délégués présents issus de tous les horizons. Les observateurs sont persuadés que leur choix se portera sur le fédéralisme. En effet, l’industrie wallonne connaît déjà quelques problèmes de reconversion et les élites veulent pouvoir décider de leur propre sort face à une Flandre qui occupe toujours davantage les rouages de l’État belge, grâce au bilinguisme imposé par la Constitution, une Flandre qui n’hésite pas à jouer la carte de ses intérêts économiques au détriment du sud du pays.
A la surprise générale, les congressistes optent très majoritairement pour le rattachement à la France. On propose alors un second vote en prétendant que le premier était sentimental et c’est l’idée du fédéralisme qui sort du chapeau.

Le fédéralisme wallon poussé sera ensuite porté par le syndicaliste André Renard, notamment lors de la grande grève insurrectionnelle de 1960, et ensuite par le Rassemblement wallon de Jean Gol, François Perin et Paul-Henry Gendebien, mais aussi par le FDF dirigé par Lucien Outers et animé par André Lagasse, deux nouveaux partis qui émergeront des suites du « Walen buiten ! » des flamingants à l’Université de Louvain (Leuven).

Plus récemment, en mars 1999, le Parlement flamand vote à la quasi unanimité 5 résolutions qui annoncent une Belgique confédérale, une Belgique coquille vide, c’est-à-dire une Flandre complètement autonome qui continue à bénéficier dans le monde entier de la marque « Belgium » et « Brussels » tout en continuant à s’investir dans sa capitale usurpée et avec l’immense avantage de ne plus devoir transférer un seul euro vers la Wallonie. Les deux enjeux principaux de ces résolutions résident dans la scission unilatérale de la sécurité sociale et la régionalisation de la politique fiscale. C’est une déclaration de rupture de la solidarité entre les régions qui constitue pourtant le fondement essentiel de tout État moderne digne de ce nom. Pour l’anecdote, la richissime Île-de-France fait preuve d’une solidarité avec le Languedoc-Roussillon beaucoup plus grande que celle de la Flandre envers la Wallonie.
Les 5 résolutions du Parlement flamand de 1999 seront reprises dans la note Octopus que le Premier ministre flamand Kris Peeters veut à tout prix voir se concrétiser.
Dans la foulée des 5 résolutions, Paul-Henry Gendebien et des militants wallons mais aussi des Bruxellois créent le Rassemblement Wallonie-France, un parti pluraliste et démocratique. Notons-le bien, le Manifeste fondateur du R.W.F. insiste clairement sur les valeurs républicaines et laïques qui devront guider son action.
Ce nouveau parti insolite dans le paysage politique belge est dans un premier temps considéré par la presse comme une manifestation supplémentaire du folklore wallon. Mais le moment de perplexité passé, cette alternative à l’impasse de l’État belge fait l’objet d’articles et même de dossiers fouillés, davantage dans la presse étrangère et flamande que dans les médias francophones plus cadenassés.
Les scores électoraux sont malheureusement légers à l’heure actuelle : ils ne dépassent pas les 2% en Wallonie(2010). La seule victoire symbolique mais essentielle que l’on peut actuellement porter au crédit du R.W.F., c’est d’avoir réactiver la diffusion du message réunioniste ou rattachiste. De plus, le postulat de ce parti n’est pas rempli et ne le sera peut-être jamais : la disparition de l’État belge. En effet, il est à craindre pour les francophones que le mouvement flamand, et même la N-VA, se contente du confédéralisme, le « fédéralisme des cons » selon la plaisante expression du Professeur Delpérée, un système qui reposerait sur deux régions, la Wallonie et la Flandre, avec le contrôle de Bruxelles assiégée par cette dernière.

Aujourd’hui, l’État belge dominé par la Flandre nuit déjà gravement aux intérêts de la Wallonie et même de Bruxelles.
Deux exemples concrets :

  • le niveau 0 des investissements dans le rail wallon qui vient d’être planifié par la SNCB, la suppression de lignes majoritairement situées en Wallonie, la lenteur de la mise en place du RER Brabant wallon-Bruxelles qui permettrait de désengorger la capitale et même de la désenclaver, etc.
  • l’armée belge a conclu une alliance avec celle des Pays-Bas. De nombreuses bases militaires situées en Wallonie ont été désaffectées. Les cinq principaux généraux de l’armée belge sont tous flamands pour la première fois dans l’Histoire de la Belgique. Toutes ces opérations douteuses se déroulent sans protestation du côté wallon alors que la France, notre voisine du sud, représente la deuxième puissance militaire en Europe et qu’elle possède un droit de veto au Conseil de Sécurité des Nations unies !

Pour conclure, certains se demanderont si l’existence d’un parti rattachiste qui obtient des scores électoraux modestes est utile.

Oui et non.

Oui, parce que le R.W.F. remplit une mission « d’éveilleur des consciences » alors que les médias francophones continuent à nous « belgifier ». Voyez la bêtifiante émission royaliste « C’est du Belge » qui est officiellement reconnue comme une émission d’éducation permanente.
Regardez nos cours d’Histoire centrés sur la monarchie et éludant soigneusement le contentieux flamand-wallon qui perdure depuis 1830. Alors qu’en Flandre, ces cours sont axés sur l’émancipation de la Flandre par rapport à l’État belge présenté comme l’éternel oppresseur du peuple flamand.

Non, parce que dans tous les partis démocratiques il existe des personnalités qui pensent comme nous et qui, lors d’une séparation toujours envisagée par la Flandre, occuperont le terrain à notre place au moment qu’ils auront jugé opportun.

Mais l’un des drames actuels de la Wallonie, c’est qu’elle n’anticipe pas les événements. Elle ne possède pas de plan de rechange face à la montée du nationalisme flamand. Même son Plan B, si souvent sorti du grenier, n’est que de la poudre aux yeux… Contrairement à la Flandre qui prépare son avenir dans le détail depuis 40 ans avec un esprit de corps digne d’admiration. Après tout, n’appliquent-ils pas le droit à l’autodétermination des peuples ? Avec un soupçon d’hypocrisie, reconnaissons-le !
Et pourtant les lignes de fracture entre Flandre et Wallonie sont trop évidentes pour ne pas dès maintenant obliger nos élites à choisir notre avenir : fracture linguistique et culturelle, droite conservatrice flamande et gauche bureaucratique wallonne, tradition des valeurs catholiques au Nord et propension à la défense des valeurs laïques et humanistes en francophonie, etc.

Charles de Gaulle le constatait déjà :

« C’est votre drame d’appartenir à un État qui assistera, impassible, à votre déclin. C’est une manière de faire place à d’autres. C’est une tradition historique germanique d’occuper les terrains en friche. Que peut la France? Toute intervention de sa part serait considérée comme une volonté hégémonique […] La politique traditionnelle de la France a toujours tenu à rassembler dans son sein les Français de l’extérieur. La Wallonie a été exclue de ce rassemblement par un accident de l’histoire. Elle a pourtant toujours vécu en symbiose avec nous, et ce depuis Alésia jusqu’au 18 juin 1940 en se rangeant rapidement dans notre camp.[…]
C’est un drame pour le peuple wallon dont le passé est si remarquable de dépendre aujourd’hui d’un autre peuple qui ne fera rien d’autre que de l’étouffer en attendant de l’absorber un jour.
 »

Pour terminer sur une note positive, plusieurs sondages ont montré qu’en cas de disparition de l’État belge, de nombreux Wallons se prononcent en faveur de l’alternative française (entre 20 et 49%), en fonction de la formulation de la question qui leur est posée.
Pour leur part, les Français seraient prêts à nous accueillir à bras ouverts (de 60 à 70%). Le taux d’adhésion de plusieurs sondages concordants grimpe dans les régions limitrophes de la Belgique.

Je m’en voudrais de ne pas signaler des cercles de réflexion rattachistes de qualité comme le GEWIF de Jules Gheude et l’Alliance Wallonie France animée entre autres par le professeur émérite de l’ULG Jules Gazon, très actif au sein du Cercle Condorcet de Liège.

Joël Goffin

1999 : l’An I de l’aveuglement francophone