« C’est le moment ou jamais de parachever la laïcisation de la Belgique »

« C’est le moment ou jamais de parachever la laïcisation de la Belgique »
Jean-Philippe Schreiber, professeur d’histoire des religions et des institutions à l’ULB
Carte blanche publiée dans La Libre le 23 janvier 2014
Le dernier livre de Jean-Philippe Schreiber : « La Belgique, Etat laïque ou… presque »

Avec votre roboratif essai « La Belgique, Etat laïque ou… presque » vous réveillez un débat qui somnolait. Pourquoi ?
Contrairement à ce qu’on croit souvent, le régime de relations entre Etat et religions qui prévaut chez nous peut être vu comme un régime de laïcité même si cette dernière ne figure pas telle quelle dans notre Loi fondamentale. C’est aussi un régime très « séparatiste ». Mais pendant plus d’un siècle, ce principe a été dévoyé, détourné par un clivage politico-religieux qui a profondément divisé le pays. Il a trahi l’esprit du constituant et permis à l’Eglise de tirer un profit considérable des largesses offertes par le système belge de régulation du religieux, en particulier dans le domaine scolaire.

Mais la sécularisation progresse fortement depuis trente ans…
Il y a eu une forte sécularisation de la société. Ou plutôt : une série de symboles ont été laïcisés. Le moment-clé du déverrouillage a été le vote de la loi sur l’IVG. Puis a suivi sous les gouvernements Verhofstadt, le vote de législations en matière d’euthanasie, de bioéthique, de reconnaissance des droits des homosexuels qui ont fait de la Belgique un pays très progressiste. Ces lois ont montré que la Belgique s’est détachée de la morale chrétienne. On arrive à un autre moment décisif : c’est le moment ou jamais de parachever la laïcisation et de retrouver l’esprit des pères de notre Constitution !

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Bien avant qu’on (re)parle du cours de citoyenneté, vous avez voulu ouvrir plusieurs chantiers à cet égard…
Il en est un en cours qui porte ses fruits : c’est la révision de certains symboles qui associaient de près une religion à l’espace public. On a remis en question le protocole officiel qui favorisait le culte catholique et la nécessité de maintenir le Te Deum; à propos des vacances, on estime ne plus devoir se référer à des fêtes religieuses. C’est une évolution en adéquation avec la sécularisation mais il y a au moins trois autres archaïsmes à écarter !

Dont – ce n’est pas rien ! – le financement public des cultes !
Il y a là un vrai régime discriminatoire. Beaucoup de dispositions légales et d’initiative publiques ont été prises au mépris de la Constitution. Il faut aussi être réaliste : c’est une charge importante pour les pouvoirs publics à l’heure où la majorité des lieux du culte sont vides.

Deux commissions qui ont planché là-dessus ont certes débouché sur des rapports mais ils sont restés sans suite…
Leur ambition n’était pas de changer le système mais de réduire des inégalités. Les esprits ont évolué. On peut commencer par aller voir ailleurs… Le nouveau système néerlandais est bien accueilli depuis les années 1980. Il y a la France mais également le Royaume-Uni, l’Irlande. L’Eglise de France ne regrette pas l’abandon du financement direct et se réjouit, au contraire, de la dynamique nouvelle qu’a entraînée l’implication des fidèles.

Vous supprimeriez aussi les cours de religion et de morale…

Ils avaient été imposés dans la foulée du Pacte scolaire; le contexte a changé. La question est d’autant plus prégnante en cette période de crispations.

Justement que pensez-vous du cours de citoyenneté que la Fédération WB veut lancer ?
Il faut être cohérent et supprimer d’abord les cours de religion et de morale. Il n’est pas tenable qu’on les maintienne, confiés à des enseignants choisis par les représentants des cultes. Puis envisager comment on les remplace. Il faut développer le sens critique des élèves, leur libre arbitre sans ignorer notre patrimoine religieux commun. La religion doit être abordée de manière transversale. Cela dit, ce projet a surgi dans un contexte un peu opportuniste. Qui va donner ces cours ? Que faire des anciens profs de religion et de morale ? Et on doit aussi en permanence garder à l’esprit l’ignorance patente du fait religieux chez les jeunes.

Enfin, vous demandez un changement plus fondamental encore : la fin des réseaux au profit d’un réseau unique…
Mon propos est idéaliste mais il est temps d’abattre les cloisons idéologiques d’antan. Il faut aller au bout de la logique. Cela permettra de restaurer l’autorité de l’Etat. Le Pacte scolaire a fait de l’enseignement libre un service public fonctionnel. Il n’est pas normal qu’il soit davantage choyé que l’officiel. Un réseau unique entraînerait d’importantes économies d’échelle et remettrait la pédagogie au cœur de l’école. Une étude du « Ligueur » a montré que les parents sont pour le libre parce qu’il est plus qualitatif.

Il y va aussi de la réussite du vivre ensemble…
Mais oui, cessons de séparer sur base des convictions ! La religion est dans le cœur de l’individu et elle est essentielle aux yeux d’un grand nombre de croyants mais elle ne doit pas reprendre place dans l’espace public. On est dans un « momentum ». L’heure est venue de transformer les émotions fortes en projets fraternels, égalitaires et rassembleurs et de lancer un vaste débat sans exclusives.

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