Juin 21 2013

Franz-Olivier Giesbert : en France, l’autoflagellation est un sport national

Nous ne sommes pas (encore) français et les préoccupations de Franz-Olivier Giesbert nous paraissent encore lointaines. Pourtant, elles sont actuelles.
Saluons cette capacité de remise en question de la presse française, cette liberté de ton dont notre presse ferait bien de s’inspirer.

L’autoflagellation est un sport national. Souvenez-vous. Même quand nous faisions de la croissance, les médias nous racontaient que nous étions en crise et il y avait des benêts pour le croire. Du matin au soir, les cloches du pays égrènent les même notes, celle d’un glas sempiternel qui démoraliserait jusqu’au joyeux Rabelais.

La France est sans doute le seul pays au monde qui considère comme une catastrophe que ses grandes multinationales affichent, certaines années, des bénéfices insolents. Elle pourrait s’en féliciter avant de se demander comment les partager. Mais non, devant ces chiffres, il faut qu’elle geigne ou s’indigne, ce qui semble être ses deux activités préférées.

Que la situation de la France soit grave, c’est un fait, mais rien ne permet de dire qu’elle est désespérée. Ces derniers mois, il y a même eu quelques avancées impensables il y a dix ans, comme l’accord entre le Medef et les syndicats sérieux sur la flexisécurité. Mieux encore, la majorité du pays ne nie plus, comme par le passé, les efforts nécessaires au redressement économique, ce qui devrait encourager le pouvoir à agir enfin.

C’est en se réformant que l’Allemagne est sortie de l’ornière où elle était tombée au début de ce siècle. Aucune fatalité, fors celle de la couardise ou de la médiocrité, ne nous oblige à y patauger, nous aussi. Mais notre pays ne nous désembourbera qu’à condition de se prendre en main et de ne pas écouter les voix qui montent en son sein, celle des maniaques de l’aigreur et de l’envie, ces maladies françaises.

L’impuissance et la veulerie sont les deux mamelles de la haine de soi. Observez tous ces mufles avantageux, patriotes de pacotille, obsédés par l’Allemagne : une sébile dans une main et un couteau en plastique dans l’autre, ces nouveaux germanophobes demandent à Berlin de payer pour nos erreurs. Les Tartarins ! M. Hollande doit être doté sans doute d’une patience d’ange pour supporter cette engeance cynique ou tarée qui, hélas ! commence à proliférer aussi à droite. Plaignons-le.

La renaissance française ne passera que par une réconciliation de la France avec elle-même. Ce moment est-il arrivé ? La librairie ayant souvent un coup d’avance sur l’opinion, il y a tout lieu de le penser. Quelques signes. Dans un essai mal-pensant qui met en joie, Polémiques (1), l’écrivain Benoît Duteurtre trouve les mots justes pour célébrer la France de toujours, insouciante et désinvolte. Dans son pamphlet Invignez-vous ! (2), notre ami Jacques Dupont ose faire l’éloge du vin. Au risque d’être accusé d’incitation à la débauche et de tomber sous le coup du Code de la santé publique, on vous invite à déguster ce livre de toute urgence, un verre de rouge à la main !

La thèse de Jacques Dupont est simple : la France a deux spécialités, son vin et sa capacité à dénigrer son patrimoine national. Alors que le déficit de notre balance commerciale est devenu calamiteux, nous devrions rendre grâce au vin, qui représente la deuxième rentrée de devises, derrière l’aéronautique et devant l’agroalimentaire. Eh bien, non : pour le remercier, nous l’avons quasi mis à l’index à l’intérieur de nos frontières, notamment à travers la sinistre loi Évin, qui prétend lutter contre l’alcoolisme. La loi la plus contraignante du monde occidental dans la patrie même de l’oenologie !

L’abus d’alcool nuit gravement à la santé, la cause est entendue. Mais on peut dire la même chose, précise Jacques Dupont, pour l’abus de beurre, de sucre, de sel. Sans parler, ajoutera-t-on, du Nutella. C’est pourtant le vin, fleuron français et bouc émissaire, qui prend pour les autres. Sans doute paie-t-il le fait d’incarner, à sa façon, une part de l’identité de la France, dont il a modelé les paysages ou inspiré les arts. Comme si le moralisme ambiant voulait avoir raison de notre passé et de notre Histoire.

Tels sont les effets de l’hygiénisme et du principe de précaution. Qu’il soit établi que les régions viticoles sont, avec leur culture du vin, celles qui comptent le moins d’alcooliques, qu’importe, cela ne change rien à l’affaire : pour se mettre en phase avec l’air du temps, notre pays a pris le parti de se faire du bien en se faisant du mal. A croire que l’État a décidé de rompre avec cette civilisation de la vigne qui a tant donné au pays. Après nous être indignés contre les injustices, il est temps de s' »invigner » contre les polices politiques du conformisme qui entendent éradiquer les viticulteurs de la surface de notre terre de France.

Invignons-nous et finissons-en avec le France-bashing comme avec tous ces clichés débiles qui stigmatisent tant de professions : les vignerons prétendument coupables d’incitation à l’ivrognerie, mais aussi les chefs d’entreprise suceurs de sang, les paysans pollueurs aux nitrates, les artisans censément fraudeurs, les enseignants supposés fainéants et j’en passe. Allez, en attendant de remettre notre économie sur pied, si nous nous décidons à le faire un jour, apprenons à nous aimer les uns les autres. Cela rendra au moins l’air un peu plus respirable.

Source : Le Point relayé par le site de notre section de Namur