Philippe Swuinen et l’avenir de la Wallonie

Ancien chef de cabinet d’Elio Di Rupo, Philippe Suinen (PS) déclare : « J’espère qu’un jour la Wallonie osera l’arrogance de De Wever. »
Article de Matthias Verbergt dans le Nieuwsblad de ce jour

La Belgique obsolète a besoin d’une réforme de l’État dans laquelle les États fédéraux obtiennent presque tous les pouvoirs, estime l’ancien chef de cabinet Philippe Suinen (PS). « Notre parti se prépare, mais la méfiance à l’égard de la N-VA est profonde ».

Cela fait exactement un an que Bart De Wever (N-VA) et Paul Magnette (PS) n’ont pas réussi à trouver une majorité pour signer un accord prématuré sur la formation d’un gouvernement fédéral. Il ne s’agit que d’un sursis pour le redécoupage de la Belgique, estime Philippe Suinen. Ce régionaliste de 72 ans a été actif dans les cabinets du PS pendant des années, puis a dirigé le Service wallon d’exportation et les Chambres de commerce wallonnes. Aujourd’hui, il est président de l’Institut Jules Destrée, un groupe de réflexion qui tente d’orienter la politique wallonne vers plus d’autonomie et de prospérité.

Selon M. Suinen, en principe, tous les pouvoirs devraient être confiés aux États fédérés, et il faudrait ensuite voir ce que le niveau fédéral peut faire de plus [ndlr : c’est la définition du confédéralisme à la belge]. « Ce fameux article 35 de la Constitution doit être appliqué », déclare M. Suinen, qui insiste pour parler néerlandais tout au long de l’entretien.
« Qu’est-ce qui doit rester fédéral ? Par exemple, une partie de la législation économique, une partie de la justice. Mais la santé publique, la protection civile et la police peuvent aller aux régions. Avant tout, la répartition des pouvoirs doit être claire. Il ne devrait pas être nécessaire d’organiser un séminaire de deux jours pour déterminer qui est compétent pour quoi. C’est un handicap qui s’est avéré pendant la crise sanitaire. »

Bruxelles n’a pas besoin d’interférence de l’extérieur

Le modèle N-VA ? Pas tout à fait. Suinen suppose quatre régions à part entière : la Flandre, la Wallonie, Bruxelles et la Belgique germanophone.
« Bruxelles est une région bilingue à part entière et n’a pas besoin d’ingérence extérieure. Pour des compétences telles que la culture, l’éducation et la politique étrangère, elle peut bien sûr conclure des accords avec la Wallonie ou la Flandre. »

Suinen souhaite également que le financement de la sécurité sociale reste entièrement fédéral [ndlr : c’est le noyau dur à négocier]. « La solidarité doit être liée à la responsabilité. Les régions devraient pouvoir prélever leurs propres impôts dans une bien plus large mesure. Mais il faut tenir compte des handicaps structurels de chaque région. »
M. Suinen dénonce le fait que la solidarité financière entre les États fédérés diminuera à partir de 2024, pour s’éteindre dix ans plus tard, comme cela a été convenu lors de la dernière réforme de l’État. « C’est trop rapide. En Allemagne, les Länder les plus riches continuent de payer pour les plus pauvres. »

La Belgique est-elle constituée de deux démocraties ?

« Je ne pense pas. Il y a une grande différence entre les résultats des élections au Nord et au Sud, et cette différence peut devenir encore plus grande. Il est parfaitement possible que la Belgique cesse d’exister. C’est précisément la raison pour laquelle nous devons réformer. »

Avez-vous regretté que l’accord entre le PS et la N-VA soit tombé à l’eau ?

« (réflexions) C’est une question délicate. Il y a une raison pour laquelle c’était si difficile. C’est une question de confiance. J’ai confiance en la Flandre, mais il y a des gens à la N-VA à qui je ne fais pas confiance, comme Theo Francken ou Jan Jambon. Sans parler du Vlaams Belang, bien sûr. » [ndlr : ce sont les mêmes qui remplaceront le « modéré » De Wever dans les années à venir]

Le PS craint-il qu’il y ait un agenda séparatiste derrière les plans de la N-VA ?

« Bien sûr. De Wever est intelligent, mais si difficile à décrypter. (rires) J’espère que la Wallonie osera un jour s’approcher de l’arrogance de De Wever. Paul Magnette ne peut-il pas être arrogant lui aussi ? Bien sûr, tous les professeurs d’université le sont. Il suffit de regarder Frank Vandenbroucke. »

« L’image de De Wever roulant avec des camions remplis de faux billets vers l’ascenseur hydraulique wallon de Strépy-Thieu est encore gravée sur nos rétines. Une telle chose frappe durement une région qui fait de son mieux. C’était il y a 16 ans, je sais, mais quand même. Pourquoi De Wever a-t-il récemment déclaré que la réunification avec les Pays-Bas était son rêve ultime ? Pour cela, la Belgique doit d’abord se séparer. Je ne comprends pas cela. Ces questions sont si sensibles. De nombreux Néerlandais ont également trouvé l’idée ridicule. » [ndlr : une confédération néerlando-flamande n’est pas une utopie]

De Wever souhaite que la Wallonie y participe également

« Non, merci. Je suis régionaliste, mais je me sens à la fois wallon et belge. Je vois clairement une valeur ajoutée à la Belgique. Cela ne s’applique pas à la N-VA. Pour quelle autre raison prônent-ils le confédéralisme ? [ndlr : contradiction avec ce qui précède !]
Cela suppose deux États indépendants. Je suis en faveur d’un fédéralisme intensifié. La fin de la Belgique serait une grande perte ».

Les partis nationalistes flamands obtiennent presque la moitié des votes flamands. Peut-on l’ignorer ? Si vous voulez une réforme de l’État en 2024, il faudra que ce soit avec la N-VA.

« Ce sera avec la N-VA, mais pas seule. Il y a d’autres partis flamands. La méfiance à l’égard de la N-VA est profonde. »

Le PS se prépare-t-il en coulisses à un big bang institutionnel ?

« Bien sûr, nous nous y préparons. Nous avons un excellent département d’études [l’Institut Emile Vandervelde]. L’accord de coalition actuel offre également une perspective de réflexion sur la structure de l’État. De plus en plus, la Belgique francophone est prête pour un modèle à quatre. »

Les francophones doivent-ils former un front ?

« Nous devrions essayer de le faire. Le MR se profile comme belgiciste sous la présidence de Georges-Louis Bouchez, mais je pense qu’ils capitalisent surtout sur l’attachement de nombreux francophones à la Belgique. Il s’agit d’une stratégie. Le MR n’est pas un parti anti-régionaliste, au contraire. Regardez quelqu’un comme Jean-Luc Crucke. »

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