Jan 16 2019

Vlaanderen boven !

La Flandre, appréhendée comme une collectivité politique, n’aime plus la Belgique pour autant qu’elle ait jamais eu beaucoup d’inclination pour elle. Elle ne l’aime pas en dépit de la soumission du Royaume au poids de sa majorité – une large majorité de Flamands sur 150 députés à la Chambre des Représentants. Parfois aidée, il est vrai par un certain activisme wallon anti-bruxellois. La Flandre militante a entrepris de désosser l’État belge, au terme d’un processus évolutif qui passerait temporairement par un confédéralisme de moins en moins honteux. D’ores et déjà, elle a instrumentalisé les institutions centrales à son profit, en flamandisant leurs directions. C’est le cas de l’armée, de la police fédérale, de la Sûreté, de la diplomatie, de la Poste, de la SNCB, de Brussels Airport. Le mouvement flamand qui s’est insinué dans tous les partis, dans la presse (même francophone!), dans les milieux patronaux et universitaires, en est venu à conclure que c’est la Belgique elle-même – et non plus uniquement la Wallonie – qui coûte cher, trop cher à la Flandre. Même aux yeux des cercles flamands modérés, le fonctionnement actuel du système fédéral belge est ressenti comme une charge et un obstacle à la prospérité.

Au début des années 1980, le Premier ministre britannique Margareth Tatcher avait augmenté sa notoriété en annonçant à l’Europe médusée sa volonté de récupérer sa mise et de réduire sa contribution budgétaire : « I want my money back. » A cette époque déjà, un certain M. Geens, Ministre-président (C.V.P.) du Gouvernement régional flamand, avait donné le ton : « …Plus un franc flamand pour l’acier wallon ! » La volonté flamande d’aller vers une scission d’une bonne partie de la fiscalité fédérale n’est pas nouvelle, mais c’est surtout dans le courant de l’été 2010 qu’elle a fait une irruption remarquée dans le débat public. Le Président de la N-VA, M. Bart De Wever, s’est fait le porte-parole de la Flandre en exigeant de « maîtriser nos dépenses mais aussi nos recettes », en un mot l’autonomie fiscale habilement requalifiée en « responsabilisation des entités fédérées », manière comme une autre d’enrober d’un parfum moral une revendication séparatiste. Et le chef du premier parti flamand de préciser qu’il faut « mettre un terme au fédéralisme d’argent de poche », une formule imagée qui a fait mouche en Flandre.

Les aspirations du mouvement flamand, nées au dix-neuvième siècle et parvenues à leur maturité dans la seconde moitié du vingtième, furent d’abord culturelles et linguistiques, puis sociales, économiques et politiques. Au cours de la dernière décennie, elles se sont enrichies d’un souverainisme économique et fiscal porté par les puissantes organisations patronales telles que le VOKA et l’UNIZO. La crise financière de 2008 et ses conséquences ont révélé à la Flandre qu’elle n’était pas à l’abri des délocalisations industrielles et autres effets pervers d’une mondialisation mal contrôlée par les Etats et par l’Union européenne. Le Brexit actuel en constitue un magnifique exemple !

Une inquiétude s’est manifestée : quel avenir pour l’économie de la Flandre, le niveau de vie de sa population, l’attractivité de son territoire et la compétitivité de ses entreprises ? Et ce n’est pas l’Europe qui a répondu à ces interrogations, une Europe qui a déçu car bien en peine de promouvoir un plan de relance volontariste. De surcroît, la fragilité de l’euro et les doutes quant à sa pérennité ne sont pas de nature à apaiser les craintes des acteurs économiques et sociaux. Cet arrière-plan indique pourquoi la Flandre veut rompre avec le pacte fédéral des années 1980 ou au moins en modifier radicalement les règles de fonctionnement. Elle veut supprimer les transferts financiers vers le sud, mieux gérer les budgets publics, dynamiser l’investissement et l’emploi ; alléger les charges sur la production. Mais dans la réalisation de ces objectifs, elle constate une impuissance qui serait due à la structure encore trop « belge » du pouvoir et au veto des partis francophones jugés trop à gauche idéologiquement et gangrenés par la malgouvernance. Et la prospérité d’ECOLO et du PTB ne font qu’accroître ce sentiment chez les Flamands.

La Flandre se prépare donc à compter pour l’essentiel sur ses propres forces. Elle estime avoir les moyens de tenir par elle-même son rang de région privilégiée et concurrentielle. Elle veut déterminer elle-même sa propre politique de l’emploi – gestion du chômage, formation, conditions du licenciement – et la hauteur de sa fiscalité, notamment sur les sociétés. Les autorités flamandes s’inquiètent également de l’énormité de la dette publique et des déficits annuels, craignant une ruée spéculative de la part des marchés internationaux contre la Belgique à l’instar des attaques subies par la Grèce, le Portugal ou l’Irlande. Dans ce contexte, on saisit mieux l’impatience grandissante des responsables économiques. En l’occurrence, quand on évoque le monde des affaires flamands ce n’est pas vraiment au grand patronat que l’on songe ; celui qui fréquente les derniers salons huppés de Bruxelles et qui a ses entrées à Laeken ; c’est plutôt à ce réseau très dense de plusieurs dizaines de milliers de petites et moyennes entreprises. C’est l’un des tissus les plus solides de la société flamande. Et son influence électorale, non négligeable, peut même se révéler déterminante à l’occasion de certains scrutins. La connivence accrue que l’on observe entre un pilier politique autonomiste et un patronat actif – et plus politisé qu’en Wallonie – se fonde sur une commune perte de confiance dans un État belge considéré comme inefficace. Certains analystes francophones, avec beaucoup de légèreté, avaient escompté un apaisement du feu communautaire quand la crise financière, puis budgétaire avait éclaté en 2008 ; c’est tout le contraire qui s’est produit, la crise ayant procuré des justifications supplémentaires au séparatisme flamand, même si la participation de la N-VA au gouvernement Michel a fait provisoirement oublier cette volonté d’émancipation de l’Etat flamand.

La N-VA. est donc loin d’être isolée dans la société flamande. Le discours de Bart De Wever est en symbiose à la fois avec la tradition historique du mouvement flamand et avec les attentes d’une partie importante de la population, mais aussi avec le style décontracté d’une élite jeune, moderniste, identitaire, décomplexée. C’est pourquoi les dénonciations violentes ou maladroites proférées à son encontre sur l’air de la vertu outragée, par une intelligentsia francophone déboussolée par la faillite de la belgitude, apparaissent en Flandre comme déplacées, pour ne pas dire contre-productives.

Les autres partis flamands, conscients du soutien populaire récolté par la N.V.A., s’alignent sur tout ou partie des positions exprimées par M. De Wever qui, se profile, jusqu’à nouvel ordre, comme le maître incontesté de l’échiquier politique et électoral de sa communauté.

Il faudrait qu’on cesse de se bercer d’illusions du côté francophone : l’électorat flamand vote et votera de plus en plus massivement pour une Flandre maîtresse de son destin et dans la foulée, pour une Flandre ancrée idéologiquement au centre-droit ou carrément à la droite de l’échiquier politique. Trop longtemps les élites, en Wallonie et à Bruxelles – les dirigeants comme les faiseurs d’opinion – ont sous-estimé et même désiré sous-estimer la radicalité du nationalisme flamand. « Les objectifs de celui-ci, sinon ses méthodes sont révolutionnaires : transformer ce qui est déjà un embryon de souveraineté nationale en État autonome tout en sauvant les apparences d’un État belge inutile ; parachever la modernisation de la société flamande et son ouverture sur le monde extérieur. Certes, ces ambitions sont contrariées par la diffusion d’une image flamande peu brillante, celle d’un populisme sectaire qui a violé les principes démocratiques de l’Union européenne par des mesures discriminatoires à l’encontre des habitants francophones du Brabant flamand. Il n’empêche : la Flandre n’a pas l’intention de changer de cap et d’infléchir sa volonté de pratiquer l’épuration culturelle et politique dans la périphérie de Bruxelles. Et on ne voit pas ce qui pourrait ralentir l’évaporation belge, formule due à l’ancien Commissaire européen « belge » (en réalité flamand Open VLD), M. Karel De Gucht. Et personne en Flandre n’a protesté quand le député Eric Van Rompuy a estimé voici quelques années que « la Belgique est cliniquement morte ». D’Ostende à Hasselt, d’Anvers à Zaventem, une sorte de révolution tranquille est en marche, soutenue par un puissant ressort, qui finira un jour par avoir raison de l’État belge (sans avoir tiré un seul coup de feu !), comme résultat d’un ressentiment collectif qui remonte au lointain dix-neuvième siècle.

Enfin, il convient de ne pas oublier qu’une partie de la sécurité sociale et des soins de santé peut faire l’objet d’une défédéralisation sans révision de la Constitution et que dans quelques années les transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie seront supprimés, « afgeschaft » dans la langue de nos nouveaux maîtres.

Paul-Henry Gendebien